Quand est-ce qu'on interdit les lunettes connectées ?
Préambule : je participe à Libre à vous !, l'émission de radio de l'April, diffusée en région parisienne sur la radio Cause Commune (93.1 fm) et sur Internet dans le reste du monde. J'y tiens une chronique humoristique mensuelle intitulée Les humeurs de Gee.
Un grand merci à l'équipe de l'April pour l'accueil, l'enregistrement, et tout le boulot d'édition des podcasts ! Vous pouvez aussi retrouver le reste de l'émission en ligne, émission à laquelle j'ai d'ailleurs participé.
Note : cette chronique a également été déclinée dans un format BD. La BD et la chronique ne reprennent pas exactement les mêmes éléments mais en partagent certains, elles sont complémentaires.
Texte de la chronique
Salut camarades,
Aujourd'hui, on s'attaque à un gros morceau : les lunettes connectées. Bon, le terme officiel, c'est « lunettes intelligentes », de l'anglais « smart glasses » calqué sur « smartphone »… mais moi j'en ai marre qu'on nous colle de « l'intelligence » à tout-va dans un monde numérique qui me semble de plus en plus stupide.
Du coup je vais appeler ça des « lunettes connectées », parce c'est bien ça le nœud du problème : on parle de lunettes constamment connectées à internet, et qui y transmettent à peu près tout ce qu'elles peuvent capter, c'est-à-dire beaucoup trop de choses.
Alors les lunettes connectées, c'est pas un truc tout neuf : Google a sorti ses Google Glass en 2011, il y a 15 ans donc. Oui 2011, c'était y'a 15 ans, moi aussi ça me fait un peu mal au derche, mais le temps, c'est comme toutes les modes numériques agaçante : ça passe, et parfois ça passe vite.
La mode des Google Glass, elle, n'a même pas eu le temps de passer puisqu'elle n'a jamais vraiment existé : malgré les annonces en fanfare, le projet n'a pas excité grand-monde à part deux trois techno-béats qui boufferaient de toute façon n'importe quelle daube à partir du moment où on leur collerait un processeur dessus.
Au-delà des problèmes bassement matériels : un prix délirant de 1500 dollars, une autonomie ridicule, une surchauffe du processeur collé à la tempe, ce qui n'est pas très agréable… l'objet est surtout rejeté par les craintes – fort justifiées d'ailleurs – qu'il suscite sur la vie privée. Aux États-Unis, des panneaux d'interdictions apparaissent très rapidement dans les lieux publics, bars, cinémas, etc.
Bref, lorsque Google met fin à l'expérimentation en 2015, après un nombre de ventes ridicule, on croit le projet enterré dans la décharge du numérique où viendront vite le rejoindre les NFT et le Métavers.
Sauf qu'évidemment, il ne faut jamais sous-estimer l'opiniâtreté des GAFAM à nous faire avaler leurs saletés même quand on a déjà eu un haut-le-cœur à la première bouchée. En 2021, c'est Meta, la maison-mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, qui sort les Ray-Ban Meta, en partenariat avec, bah… Ray-Ban, comme son nom l'indique. Et aussi avec EssilorLuxottica, la multinationale franco-italienne de la lunette. Ce qui nous permet de classer ce projet dans la catégorie « cacarico » : c'est caca, oui, mais c'est un peu français aussi !
Au niveau technique, on reste sur du classique : caméras et microphones intégrées, connexion au téléphone par Bluetooth, et évidemment, stockages sur les serveurs de Facebook, dont on rappellera à toutes fins utiles qu'ils sont soumis aux lois étatsuniennes comme le Patriot Act. Lois qu'on pourrait résumer ainsi : si vous êtes citoyens des États-Unis, on se torche avec votre vie privée, et si vous ne l'êtes pas… bah pareil, mais on y va à deux mains.
On ne peut évidemment que souhaiter à ces saletés d'avoir le même destin que les premières Google Glass, mais rien n'est gagné : les problèmes techniques de batterie ont été largement améliorés, le prix reste assez délirant, autour de 800 $, mais ça n'a jamais été un frein si fort que ça dans le domaine des gadgets hi-tech, y'a qu'à voir les prix des iPhones neufs.
Une question se pose donc assez rapidement : quand est-ce qu'on interdit ces merdes ?
J'veux dire : y'a aucun univers où filer des lunettes connectées à tout le monde, ça se passe bien. On parle de dispositifs où n'importe qui peut vous filmer à votre insu juste en tournant son visage vers vous. On avait déjà passé un cap avec l'hégémonie du smartphone qui a fait que tout le monde se trimbalait soudain avec une caméra dans la poche. Mais à la rigueur, quand tu filmes avec un smartphone, ça se voit au moins un tout petit peu.
Là, si on commence à avoir des lunettes connectées un peu partout, on se lance sur un chemin dystopique à un niveau hallucinant. Surtout si, comme pour les fameuses enceintes connectées, les lunettes filment et enregistrent un peu quand Facebook le veut, sans qu'on ait des masses de contrôle sur les données et ce qui en est fait. La certitude, ou plutôt l'incertitude – ce qui est presque pire – d'être filmé, enregistré et analysé en permanence. Le panoptique généralisé et participatif. Quel enfer.
D'ailleurs, le public ne s'y trompe pas : dans une étude de la CNIL, on apprend que 2/3 des sondés trouvent que c'est un risque pour la vie privée. Moi je pense que le dernier tiers avait pas compris la question.
Mais sérieusement : est-ce que c'est encore possible, d'interdire des trucs aux grandes entreprises, ou c'est réservé aux pauvres, maintenant ? Je dis ça parce que j'ai l'impression que les seules interdictions, ces derniers temps, c'est principalement pour du contrôle social : interdiction des rave parties, interdiction de manifester en dehors des clous, etc., etc.
Alors que pour les grandes entreprises, on fait des « pactes » de responsabilité, on demande gentiment à Total d'arrêter de se gaver, on met en place des « incitations » à arrêter de niquer la planète. Moi bêtement, je pensais que la loi, c'était plutôt un outil pour protéger les faibles et mettre les forts au pas, m'enfin ça c'est mon côté « dangereux gauchiste », j'imagine.
Bon mais tout ça, c'est pas une fatalité non plus ! Je sais que les plus jeunes n'ont pas vécu cette époque, mais moi je me souviens très bien que quand j'étais môme, on avait interdit les expérimentations sur le clonage humain. Oui, parce qu'en 97, des scientifiques avaient créé Dolly, un clone d'une brebis. Ce qui, évidemment, posait tout un tas de problèmes éthiques assez sévères, d'autant plus si on commençait à transposer ça à l'être humain. Et donc, dès l'an 2000, on a adopté la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne qui interdit le clonage reproductif des êtres humains. Puis en 2005, c'est l'Assemblée générale des Nations unies qui a interdit le clonage.
D'ailleurs parenthèse, mais dans les pays qui se sont opposé à cette interdiction, on trouve… la France. Eh oui, cacarico à nouveau. Parenthèse fermée.
M'enfin comme quoi, interdire des technologies douteuses pour des raisons politiques, éthiques, sociales, bah c'est possible. En tout cas ça l'était à l'époque. Aujourd'hui, on a des multinationales comme Facebook dont le mantra a longtemps été littéralement « move fast and break things », c'est-à-dire « bouger vite et péter des trucs », oui, oui, « péter des trucs ». Et en face, bah on a des institutions qui disent « mais ouais ! Venez, pétez tout, ça va être cool ! » Non mais ça va, on vous embête pas trop ?
Alors que bon, je parle des lunettes connectées, mais à l'heure actuelle, c'est presque anecdotique. Sur l'IA générative, par exemple, le principe de précaution aurait peut-être dû faire qu'on fasse au minimum un moratoire sur les technos, le temps de voir si ça risquait pas de foutre en l'air plein d'industries, de faire fondre les capacités cognitives de la population ainsi que la banquise au passage. Sans même parler des IA néonazis comme Grok qui peuvent te générer des images pédopornographiques sans broncher ou des cas avérés de ChatGPT qui pousse littéralement des gens au suicide.
Non c'est vrai que les interdictions, c'est très « ancien monde », hein, c'est pour les gens qui n'aiment pas la réussite. J'ai envie dire : les luddites, les gens qui sont contre le progrès.
Ceci dit, ne soyons pas totalement négatifs, il reste un peu d'espoir, notamment du côté de l'Union européenne : ainsi, le Règlement sur l'intelligence artificielle, par exemple, enquiquine pas mal Meta et compagnie sur la question de l'exploitation des données des lunettes par IA. C'est une des raisons qui font que leur modèle avec écran intégré n'est pas encore disponible chez nous. Ça, plus le fait que l'UE va bientôt commencer à imposer la présence de batteries amovibles et remplaçables sur les appareils technologiques, ce que les Ray-Ban Meta n'ont pas.
Bon, mais même si c'est évidemment techniquement compliqué de faire une batterie amovible sur des branches de lunettes toutes fines, on peut supposer que ça ne freinera pas tant que ça les GAFAM, et que ce n'est donc que partie remise.
En attendant, ce serait pas mal de ne pas trainer pour légiférer sur les objets de surveillance généralisées que sont ces lunettes connectées : déjà, parce qu'il y en a un peu ras-le-bol des passe-droits légaux des grandes entreprises de la tech. Et surtout, parce que pour une fois, on pourrait avoir un cadre légal contraignant et protecteur pour nous AVANT que Facebook ne bouge vite et défonce encore absolument tout sur son passage.
Chronique radio donnée mensuellement dans l'émission de l'April Libre à vous. J'y expose mon humeur du jour : des frasques des GAFAM aux modes numériques, en passant par les dernières lubies anti-internet de notre classe politique, je partage ce qui m’énerve, m’interroge, me surprend ou m'enthousiasme, toujours avec humour.
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