Pourquoi je fais de l'art libre
Préambule : je participe à Libre à vous !, l'émission de radio de l'April, diffusée en région parisienne sur la radio Cause Commune (93.1 fm) et sur Internet dans le reste du monde. J'y tiens une chronique humoristique mensuelle intitulée Les humeurs de Gee.
Un grand merci à l'équipe de l'April pour l'accueil, l'enregistrement, et tout le boulot d'édition des podcasts ! Vous pouvez aussi retrouver le reste de l'émission en ligne.
Texte de la chronique
Salut camarades,
Vous l'aurez remarqué, quand Fred me présente, il dit que je suis auteur, ce qui est effectivement le cas. J'écris des BD, des romans, parfois même des jeux vidéo pour lesquels je compose aussi de la musique, et puis j'écris bien sûr ces chroniques radios. Je suis auteur.
Administrativement je suis même artiste-auteur, hein, c'est le terme officiel. Donc je fais de l'art, voilà. Mais un truc qu'on ne précise jamais trop dans cette émission, c'est que je fais de l'art libre. Alors évidemment, on ne le précise parce que l'April, l'association derrière l'émission « Libre à vous ! », a pour objet la promotion et la défense du logiciel libre, ce qui s'étend naturellement à la culture libre.
Dans cette émission, vous entendez exclusivement de la musique libre, et puis même les podcasts sont diffusés sous des licences libres. Je ne détaille pas parce que ça n'est pas le sujet, mais mes propres chroniques sont aussi sous licence libre, et en réalité tout ce que je produis d'artistique l'est également.
Et en fait, je m'en rends compte que c'est un truc qu'on considère un peu comme acquis ici, mais quelque part, c'est peut-être pas forcément évident pour tout le monde : pourquoi publier sous licence libre ?
Alors je vais très modestement m'attarder sur mon propre cas et vous expliquer pourquoi, moi, j'ai fait le choix de produire de l'art libre.
Pour comprendre, je pense qu'il faut remonter à l'adolescence, comme c'est souvent le cas. Moi, à l'âge où les générations précédentes s'échangeaient des compilations sur cassette audio, j'ai fait ma propre culture musicale via les premiers logiciels d'échange de fichiers en pair à pair. Une pratique que, dans un souci de clarté, on va appeler « piratage », même si je n'ai jamais pillé de bateau à coup de canons.
Voilà, moi, en l'an 2000, du haut de mes 11 ans, je découvre Napster. Alors faut se remettre dans l'ambiance hein, on était encore aux débuts de l'ADSL en France. Autant vous dire qu'à l'époque, on ne téléchargeait pas des albums et encore moins des discographies complètes. Non, hein, on téléchargeait UNE chanson, en étant connecté à UN pair, et si ce pair avait le malheur de se déconnecter avant la fin du téléchargement, bah tu pouvais toujours te gratter pour reprendre.
Alors oui, il y a un certain nombre de chansons dont je n'ai connu le pont et le dernier refrain que bien plus tard parce qu'elles étaient tronquées chez moi.
Mais bref, la réaction de l'industrie du disque a évidemment été violente, et Napster a dû fermer, mais sur ses cendres sont nées les Kazaa, puis les eMule, et évidemment le protocole BitTorrent… et moi, j'ai continué, année après année, à joyeusement pirater, assez peu sensible aux messages anti-piratage des majors à l'époque…
« Vous ne téléchargeriez pas une pizza ! »
Alors que si, franchement, si on pouvait, on le ferait. Bon, je ne dis pas qu'à l'époque, j'avais déjà réfléchi à la différence entre vol et contrefaçon, ou que j'étais déjà au clair sur l'idée que la logique du manque-à-gagner était fondamentalement biaisée mais… bah, je sais pas, je téléchargeais Hybrid Theory de Linkin Park, et c'était l'album le plus vendu du moment : j'veux dire, les gars étaient déjà millionnaires, hein. Et c'était une réalité assez claire : les albums les plus piratés étaient aussi les plus vendus. Bref, je voyais pas bien à qui je faisais du mal.
Bien sûr, c'est une logique qui s'est affinée par la suite, j'me suis mis à acheter les CD de groupes français moins connus pour qui c'était important, etc. Bon et puis j'ai découvert Radiohead en piratant l'intégralité de leur discographie, mais j'ai par la suite acheté tous les coffrets deluxe à 150 boules qu'ils ont pu sortir – et y'en a eu quelques-uns –, sans parler des places concerts. Donc le côté « manque-à-gagner », oui bon, sans les avoir piratés au départ, je suis pas sûr que je serais devenu autant fan et que j'aurais autant dépensé par la suite.
Donc quand je me suis mis à faire de l'art moi-même, ça m'aurait semblé un poil hypocrite de tout verrouiller à mon tour, vu à quel point je m'étais allégrement servi jusque-là.
Bon, mais au-delà de l'aspect financier, je pense que j'ai toujours un peu eu cette intuition que l'art était libre par essence. Même, en fait, avant d'avoir vraiment entendu parler du libre. L'art quand j'étais môme, c'était les films Star Wars, mais c'était aussi les aventures de Luke Skywalker et Yann Solo qu'on s'inventait avec les copains dans la cours de récré (oui oui, j'ai bien dit Yann Solo, c'était la VF hein). L'art, c'était tout autant les aventures de Spirou que je lisais, que les pâles copies de Franquin que j'essayais de dessiner à l'époque ; l'art, c'était la compilation bleue des Beatles qui passait dans la voiture de mes parents quand on partait en vacances, et c'était aussi les premiers mots d'anglais que j'en baragouinais en chantonnant les mélodies.
En fait, notre imaginaire collectif, il se fout du droit d'auteur. Notre imagination passe son temps à faire du copyright infringement. L'art libre, quelque part, c'est une façon de réconcilier le droit d'auteur avec cette réalité du fonctionnement même de notre imagination, de notre imaginaire collectif, bref, de notre culture commune.
Bon, j'me doute que si Disney et consort avaient les moyens de contrôler nos imaginaires pour imposer leur copyright directement dans nos cerveaux, ils se gêneraient pas, ce qui serait une autre façon de réconcilier le droit d'auteur avec la réalité physique, mais bon. Ne leur donnons pas des idées.
Je l'avais d'ailleurs déjà dit dans ma chronique sur l'arrivée de Mickey dans le domaine public – voire l'émission 196 de janvier 2024 – mais je pense que la privatisation de nos imaginaires collectifs est un problème démocratique majeur. Parce que nous laissons finalement des multinationales sans scrupules dicter le périmètre de ce qui constitue l'imaginaire collectif officiel. À ce titre, moi ça me scie les nerfs de voir des gens s'écharper en ligne pour savoir si telle ou telle œuvre est « canon ».
Ça, si vous connaissez pas, en gros, une œuvre fait partie du « canon » si on considère qu'elle est constituante de la trame officielle d'une saga. Donc par exemple, quand Disney ont racheté Star Wars pour faire une suite aux 6 films principaux, ben ils ont déclaré que tous les bouquins qui étaient sortis depuis des décennies pour raconter cette suite étaient non-canons. Pour que ce soit leur propre histoire qui devienne canon. Eh bah ça a fait un foin, mais un foin !
Alors qu'on s'en fout, mais qu'on s'en fout… Mais décidez de ce qui est canon vous-même, rolalah, mais qu'est-ce qu'on en a à secouer de ce que Disney a décidé. Moi dans mon canon, y'a que 3 films Indiana Jones, hein ; y'a qu'un seul Matrix ; et ça va bien.
Bon j'épilogue pas sur ce sujet parce que j'ai déjà fait une BD là-dessus, ça s'appelle Vive le son du canon et le lien sera sur la page de la chronique.
Là où je veux en venir, c'est qu'avant même de penser à l'art libre, il y a la question de ne pas se laisser enfermer nos imaginaires collectifs par des géants du divertissement… géants dont le but principal n'est pas spécialement de rendre vos imaginaires inspirant ou même émancipant, mais bien juste de faire de la thune.
Et l'art libre, lorsqu'il est bien libre et pas juste de « libre diffusion » – la nuance a son importance –, c'est d'ailleurs un art qui vous sort de la simple position de consommateur⋅ice : en vous donnant le droit de modifier les œuvres, de les partager voire même de les vendre, l'artiste libre vous invite à participer à la vie de l'œuvre. C'est pour ça que, personnellement, je suis assez contre les clauses ND et NC de la licence Creative Commons, clause qui interdisent les travaux dérivés et les usages commerciaux.
Concernant les usages commerciaux, je sais que beaucoup d'artistes qui pourraient être tenté⋅es par le libre rechignent à supprimer cette fameuse clause NC. Pourquoi ? Souvent par crainte qu'on « fasse du pognon » sur le dos de l'artiste, en gros, qu'une des fameuses multinationales du divertissement adapte votre livre libre en un film aux recettes bien juteuses dont vous ne verrez jamais la couleur.
C'est là, à mon sens, que la clause SA, pour « share alike », ou « partage dans les mêmes conditions », prend tout son sens : c'est une clause qui impose que les œuvres dérivées soient placées sous la même licence, libre donc. Autant vous dire que vu l'obsession pour la priorité intellectuelle des Disney et compagnie, il n'y a aucune chance qu'ils prennent le risque de devoir placer une œuvre dérivée sous licence libre, vous êtes donc tranquille. Et contrairement à la clause NC, ben vous n'empêchez pas, par exemple, un petit bar indépendant d'utiliser un de vos dessins pour décorer sa salle, ce qui serait interdit avec la clause NC qui empêche tout usage commercial, ce qui tape en fait très large.
Bref, je pourrais disserter des heures sur les bienfaits du libre, mais je conclurai en vous disant : ami⋅es artistes, faites du libre, participez à ce cercle vertueux, et si sauter le pas vous inquiète, oui, la libre diffusion, c'est déjà pas mal ; et ami⋅es lecteur⋅ices, je vous encourage à modifier mes œuvres, à vous les approprier, à les partager autour de vous autant que vous le souhaitez. Parce que pour une fois, vous avez le droit !
Chronique radio donnée mensuellement dans l'émission de l'April Libre à vous. J'y expose mon humeur du jour : des frasques des GAFAM aux modes numériques, en passant par les dernières lubies anti-internet de notre classe politique, je partage ce qui m’énerve, m’interroge, me surprend ou m'enthousiasme, toujours avec humour.
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