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L'alternative
Préambule : je participe à Libre à vous !, l'émission de radio de l'April, diffusée en région parisienne sur la radio Cause Commune (93.1 fm) et sur Internet dans le reste du monde. J'y tiens une chronique humoristique mensuelle intitulée Les humeurs de Gee.
Un grand merci à l'équipe de l'April pour l'accueil, l'enregistrement, et tout le boulot d'édition des podcasts ! Vous pouvez aussi retrouver le reste de l'émission en ligne, émission à laquelle j'ai d'ailleurs participé !
Note : cette chronique a également été déclinée dans un format BD. La BD et la chronique ne reprennent pas exactement les mêmes éléments mais en partagent certains, elles sont complémentaires.
Texte de la chronique
Salut camarades,
En décembre dernier, l'April était en campagne, et à l'occasion d'un numéro de notre gazette en ligne, le Lama déchaîné, j'avais publié un édito qui commençait en expliquant qu'on présentait souvent les logiciels libres comme des alternatives à des logiciels propriétaires plus connus : difficile d’évoquer GIMP sans parler de Photoshop, d’invoquer Signal autrement que comme un remplacement à WhatsApp, ou de promouvoir Mastodon sans expliquer les différences avec Twitter/X ou Bluesky.
Bon, mon édito parlait ensuite des cas où, justement, le logiciel libre avait déjà gagné et n'était plus présenté comme une simple « alternative » à un logiciel propriétaire plus connu. C'est le cas de logiciels libres comme VLC ou OBS Studio.
Mais même sans cela, il faudrait déjà ne pas se méprendre sur ce qu'on entend par « alternative ». Le problème, c'est que lorsqu'on entend « alternative », on a parfois tendance à comprendre « équivalent ». Et c'est pas tout à fait la même chose.
Un exemple qu'on prend souvent, c'est le vélo comme alternative à la voiture. Est-ce que le vélo est un moyen de transport équivalent à la voiture ? Évidemment que non. Ça n'a pas la même vitesse maximale, pas le même confort, pas le même encombrement, pas la même consommation énergétique, ça n'implique les mêmes compétences de conduite, tout ça…
En revanche, la voiture et le vélo sont bien deux moyens de transports pour particulier, deux alternatives à la problématique consistant à se déplacer plus vite qu'à pied. Le vélo n'étant pas un équivalent, il ne peut pas remplacer la voiture dans tous les cas d'usage, mais en revanche, on peut imaginer une société où le moyen de transport principal serait le vélo au lieu de la voiture. Une société non pas équivalente mais bien alternative.
Bien sûr ça impliquerait plein de choses : une refonte profonde de l'aménagement du territoire, de l'organisation de la vie quotidienne, du travail… Avec des transports en commun denses pour les trajets plus longs, et encore quelques bagnoles dans certains cas : pour les urgences, pour les personnes en incapacité, pour de la logistique, etc.
Le problème, si on pense alternative comme équivalence, c'est qu'on va nécessairement juger durement l'alternative qui, justement, n'a pas un niveau équivalent selon les critères ou l'alternative dominante excelle : si on juge le vélo sur la vitesse maximale et le confort, jamais on ne le choisira face à la voiture. Si on juge sur le bruit, la pollution, la mortalité, la soutenabilité… tout de suite, on va changer de discours.
De la même manière, pas mal de logiciels libres sont jugés durement parce que certains points ne sont pas équivalents sur les points forts de leurs alternatives propriétaires : ça peut être l'interface moins bien fichue, la moins bonne intégration avec d'autres services… mais on oublie aussi que les logiciels libres sont souvent plus propres, sans traceurs, sans pub, ils te sursollicitent moins et vont souvent droit au but au lieu de te perdre dans des millions de fonctionnalités quand il y en a 3 ou 4 qui t'intéressent vraiment.
D'ailleurs, « alternative » ne veut pas dire « équivalence », mais « alternative » ne veut pas non plus dire « concurrence » !
Parce qu'être en concurrence avec quelque chose, ça veut déjà dire se placer sur le même segment, avec les mêmes ambitions. Et souvent, quand on balaie rapidement des alternatives libres sous prétexte qu'elles n'arriveront jamais à concurrencer le propriétaire, bah on oublie que ces alternatives ne se placent pas forcément sur le même segment et avec les mêmes ambitions.
Vous connaissez peut-être les CHATONS : CHATONS en majuscule, hein, un acronyme qui veut dire « Collectifs des Hébergeurs Alternatifs – tiens – Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires ». En gros, pas mal de petites structures qui proposent des services web libres et décentralisés et qui se sont regroupées pour former un réseau d'entraide et de mise en relation.
Bon bah un terme qui revient souvent, c'est dire que les CHATONS sont un peu les AMAP du numérique. Une AMAP, à la base, c'est quoi ? Alors, c'est un autre sigle, ça veut dire « Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne ». Ça te permet d'acheter régulièrement des produits alimentaires directement auprès de producteurs, pour une alimentation locale et de qualité, qui ne passe pas par la grande distribution.
Une AMAP, c'est un peu une alternative à un supermarché. Est-ce que les AMAP font concurrence aux supermarchés ? Ben non. Mais avant tout parce que ce n'est pas ce qui est recherché : le groupe Carrefour se place sur le segment de la distribution de masse avec pour ambition de maximiser ses profits pour consolider sa place au sein des grandes multinationales. Alors qu'une AMAP se place sur un segment de commerce de proximité, et n'a en général pas pour ambition de grossir autant que possible pour entrer en bourse… au risque de vous choquer hein, ça n'est pas l'unique horizon quand on vend des trucs.
Quand on dit que Peertube est une alternative à Youtube, et qu'on nous répond que ça ne sera jamais un concurrent crédible : ben non, en effet. Et tant mieux, en fait ! On n'a pas envie d'avoir un autre Youtube, on veut autre chose que Youtube. Youtube, je l'ai déjà dit et répété, ce n'est pas une plateforme de vidéo, c'est une chaîne de télé, avec des annonceurs, une ligne éditoriale, un business plan, etc. Peertube, c'est un logiciel de partage de vidéo, point. Et si quand vous avez terminé une vidéo sur Peertube, la suivante ne commence pas automatiquement, c'est pas parce qu'on ne sait pas le faire : c'est parce que l'ambition de Peertube, contrairement à Youtube, c'est pas de vous faire bouffer du contenu le plus longtemps possible pour rendre votre cerveau disponible aux annonceurs, comme disait l'autre. C'est juste de vous donner un moyen de partager et de voir des vidéos de manière libre, décentralisée, et sans dépendance à des multinationales du numérique qui cherchent juste à monétiser votre attention.
On ne veut pas faire concurrence, on veut proposer une alternative, quelque chose qui fait différemment, volontairement.
Alors vous allez me dire : oui mais du coup, est-ce que c'est pas un peu vain, tout ça ? Si on considère que le capitalisme de surveillance est un problème, que l'hégémonie des GAFAM est un problème, et qu'on ne propose que des gouttes d'eaux propres dans un océan de merde, quel intérêt ?
Ben l'intérêt à mon sens, c'est avant tout de tordre le cou une bonne fois pour toutes à Tina. Euh Tina, c'est pas une personne hein, rassurez-vous… non, c'est un dicton néolibéral, « there is no alternative », « il n'y a pas d'alternative », eh bah si ! Y'en a.
Alors oui, en général, les choses changent lentement, et non, les alternatives minoritaires plus éthiques, plus écologiques, plus solidaires, ne deviennent pas majoritaires par l'opération du Saint Esprit. Mais la nature a horreur du vide, et lorsqu'un géant du numérique fait faillite, lorsqu'un média social est transformé en chambre d'écho pour un techofasciste mégalomane, alors quelque chose d'autre prend la place laissée vacante. Il ne tient qu'à nous que ce « quelque chose » soit cette alternative qui paraissait si anecdotique auparavant.
Nous ne pouvons pas attendre sagement que les GAFAM fassent faillite pour construire un numérique plus propre, tout comme nous ne pouvons pas attendre l'effondrement du capitalisme pour construire une société plus juste. C'est d'ailleurs même souvent dans les moments les plus sombres que se préparent des réalités qui paraissaient jusqu'alors utopiques : en France, on a trop tendance à oublier que la Sécurité Sociale, qui nous a longtemps permis d'avoir le meilleur système de santé au monde avant d'être défoncé par les libéraux, cette Sécu a été préparée par la résistance pendant l'occupation de la France par les nazis au début des années 40, dans un programme que le Conseil National de la Résistance avait appelé « Les Jours heureux ».
Et s'il y a 80 ans, des hommes et des femmes avaient assez d'espoir pour préparer un monde meilleur quand bien même les rues de Paris étaient quadrillées par des marcheurs au pas de l'oie à croix gammées… ce n'est pas l'hégémonie des GAFAM et des nazillons de pacotille qu'on honore à l'Assemblée nationale qui devraient aujourd'hui nous empêcher, nous aussi, de construire nos alternatives pour montrer – et désolé si la formule est un peu éculée – qu'un autre monde est possible.
Chronique radio donnée mensuellement dans l'émission de l'April Libre à vous. J'y expose mon humeur du jour : des frasques des GAFAM aux modes numériques, en passant par les dernières lubies anti-internet de notre classe politique, je partage ce qui m’énerve, m’interroge, me surprend ou m'enthousiasme, toujours avec humour.
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