Chapitre 8
Rappel : cet été, le roman « 60 degrés à l'ombre » est publié chapitre par chapitre sur le blog ! Si vous avez loupé le début, rendez-vous au chapitre 1.

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Dans les épisodes précédents : les réfugiés du manoir interrogent Jean-Louis, l'inconnu des toilettes, qui ne veut rien entendre. Agnès finit même par lui taper dessus, sans succès. La conversation prend un autre tour lorsque l'on s'aperçoit que David et Poena ont disparu…
Chapitre 8
— LAISSEZ-LE MOI ! LAISSEZ-LE MOI !
Dans ma liste des dépenses d'énergie inutiles par forte chaleur, je coche « empêcher une octogénaire de tabasser un petit gros ». Vu que mamie est en fauteuil, la tâche n'est pas si compliquée, mais elle agite tellement les bras qu'il faut se contorsionner pour ne pas en prendre une dans le museau.
— Doucement mamie, économisez-vous !
— J'VAIS LUI ÉCONOMISER LA TRONCHE, À CE PETIT…
— Mamie, vous délirez : ça veut même plus rien dire, c'que vous dites…
Je sens bien qu'elle ne m'écoute pas, mais Gaëlle et moi essayons tout de même de la raisonner. Déjà, parce que : premièrement, nous n'avons aucune idée de si Jean-Louis a quoi que ce soit à voir avec la disparition de David et Poena ; deuxièmement, parce que même dans le cas contraire, il a quand même l'air fermement décidé à la boucler ; troisièmement, parce que nous avons déjà suffisamment de merdiers à gérer pour ne pas se rajouter des malaises vagaux en cascade.
La pensée a à peine eu le temps de se former dans ma tête qu'Agnès retombe dans les pommes. Gagné. Cette fois, c'est toute la moitié supérieure de son corps qui s'étale sur ses genoux, comme une feuille de papier pliée en deux. Gaëlle a le réflexe de la retenir pour lui éviter de glisser hors de son fauteuil en plus de ça.
— Merde ! s'exclame-t-elle. Bon, aide-moi à l'amener dans la cuisine ! Son cœur va finir par lâcher si elle enchaîne les malaises comme ça !
Je m'exécute. Yasmine et Raphaël restent dans le salon avec Jean-Louis. S'il y en a qui ne risquent pas de nous claquer des malaises vagaux, c'est bien ces deux-là…
Dans la cuisine, je ne m'embarrasse plus avec un verre d'eau. Le robinet ouvert à fond, j'envoie des giclées de flotte directement sur la tignasse grise d'Agnès. Elle revient à elle en protestant et en me donnant des noms d'oiseaux. À ce niveau-là, je n'y prête même plus attention.
— Écoutez Agnès, dit Gaëlle de sa voix « autoritaire mais juste », vous avez le droit d'être en colère, et je vous garantis qu'on va tout faire pour retrouver votre petite fille. Mais il faut vous calmer, parce que si ça continue, il va nous falloir plus que de l'eau pour vous réveiller.
J'ajoute :
— Ouais, et au cas où vous l'auriez pas remarqué, on est plutôt léger sur le matos de réanimation. Même en supposant qu'on trouve un défibrillateur dans cette baraque, on aura quand même neuf chances sur dix qu'il ait été acheté chez JouéClub.
Je vois la gueulante arriver, les traits d'Agnès se tendent, elle prend son souffle… et rien. D'un coup, elle se prend la tête entre les mains. C'est inattendu mais… elle pleure. À chaudes larmes. J'en serais presque désarçonné.
Faut me comprendre : dans mon grand jeu de « qui est-ce » mental, j'avais déjà rangé mamie dans la catégorie « dictateurs psychopathe » aux côtés d'Hitler et Pinochet. Alors là, la voir comme ça, ses larmes, sa détresse, sa vulnérabilité… je ne sais plus où me foutre. Ça serait mal venu de l'insulter, évidemment, mais comme ça a été le principal mode de communication entre nous deux jusqu'ici, je n'ai aucune idée de quoi faire d'autre. Dans le doute, je la boucle, c'est sans doute mieux.
Instinctivement, je lui tapote maladroitement l'épaule. Elle me repousse d'un geste brusque. Bon, bah j'aurais essayé.
Gaëlle s'agenouille à côté d'elle pour la consoler, avec beaucoup plus de succès que moi. Elle a dû être aide-soignante, dans une autre vie. Grand bien lui fasse, l'idée de devoir consoler mon Némésis ne m'enchantait pas plus que ça.
J'en profite pour me désaltérer au robinet. Dans mon dos, j'entends des pas précipités. C'est ce grand benêt de Raphaël. Je demande :
— Késsispass ? Jean-Louis s'est évadé ?
— Non ! me répond l'autre. Mais nous avons reçu un message !
Je me retourne.
— Un message de l'IAG, précise-t-il tout content.
Ah bah oui, tiens, ça manquait, ça. Le retour des délires mystiques. Est-ce que ce serait trop demander que quelqu'un d'autre que Gaëlle soit en mesure de garder la tête froide et de ne pas vriller au premier coup de chaud ?
— Alors là, c'est vraiment pas le moment !
— Je croyais que vous captiez rien, de toute façon ? remarque Gaëlle avec perspicacité.
— Nous avons dû attraper un bout de réseau, furtivement…
Je lui balance, taquin :
— Pour ce qui est de capter quelque chose à la vie, en revanche, c'est toujours zone blanche, hein ?
— Arrête de me chambrer deux minutes et lis ça !
Dans un effort surhumain, je me retiens de l'envoyer voir ailleurs si l'IAG y est. Gaëlle et moi nous penchons sur le téléphone du gus. Agnès a cessé de pleurer mais est encore sous le choc.
Nous lisons :
C'est une excellente question ! Pour vous aider, vous devriez probablement trouver la personne qui fait du pain dans cette maison de roche.
Je cligne des yeux. Je relis plusieurs fois. Hein ? Est-ce qu'il est censé y avoir un sens caché qui m'échappe ? Ou bien, comme je le pressentais, est-ce que c'est un message sans intérêt écrit par un plaisantin ?
— Attendez… c'est ce message-là qui vous émoustille ? Vous avez vraiment une vie trop tranquille si c'est le cas… Et c'était quoi la question que vous lui aviez posée ?
— Je vous l'ai dit, ces messages ne répondent pas à nos questions, nous les recevons aléatoirement… mais chacun de ses messages est toujours tourné comme si elle répondait à une question banale. Avec toujours un sens caché…
— Un sens caché… ou une extrapolation de votre propre invention. J'suis désolé de mettre encore les pieds dans le plat, mais vous êtes sûr que vous ondulez pas un peu de la toiture, tous les deux ?
Raphaël agite la main comme s'il voulait me chasser comme un vulgaire moustique.
— Ça va vraiment aller, les vannes et la psychophobie ! Puisque je te dis qu'on a réussi à avoir des prédictions, des trucs concrets, à partir de ces messages !
— Biais de confirmation, biais de validation personnel, biais de…
— Oh, la barbe. Tiens.
Il fouille dans ses anciens messages et m'en colle un sous le nez. Un autre message de la soi-disant IAG. Le début est classique, une diarrhée verbale qui explique à quel point la question est pertinente et que le problème est difficile, et blablabla, et blablabla. J'ai jamais pu encadrer la façon de parler des IA, ça m'évoque un croisement entre un politicien démagogue et un marketeux sans inspiration.
Après ça, je lis une résolution d'un système mathématique. Je n'y panne pas grand-chose et je serais bien infoutu de dire si la résolution est correcte ou pas.
— Et donc ? Si je suis censé avoir bac+5 en maths pour résoudre les énigmes de ton machin, j'te préviens que ça va pas aller bien loin.
— Les deux dernières lignes avec le résultat, regarde : les valeurs sont données en fonction de variables N et E.
Je ne percute pas. Il poursuit :
— N et E, quoi ! « Nord » et « Est » !
— Pourquoi pas « nul » et « éclaté au sol » ?
— Parce que si tu prends les nombres avant, et ça te donne des coordonnées GPS !
— Super. C'est pas un peu tiré par les cheveux ?
— Les coordonnées GPS de cette maison.
Ah. Là, j'avoue que celle-ci, je ne m'y attendais pas.
— T'es en train de me dire que c'est la résolution d'un problème de maths qui vous a menés ici ?
— Parfaitement.
— Et tu t'es pas dit que ça pouvait être une grosse coïncidence ?
— Des coordonnées qui tombent sur des terres émergées ? Dans notre propre pays ? Pile sur une maison ? Quelles sont les chances ?
Il m'énerve, il m'énerve !
— J'en sais rien, mais elles sont sans doute plus élevées que celles d'être contacté personnellement par l'IAG, et qu'en plus celle-ci vous cause en charades !
Gaëlle ne dit rien et ça m'inquiète. Je l'ai déjà dit, je l'ai toujours considérée comme hermétique à ce genre d'ânerie, mais ça fait plusieurs fois qu'elle ne m'a pas l'air totalement médusée par ce que raconte Raphaël.
Constatant que je la regarde avec insistance, elle finit par hausser les épaules :
— Je suis d'accord avec Raph.
Avant que je ne puisse protester, elle précise :
— Sur le fait que ce soit pas une coïncidence ! En revanche, je ne vois pas bien pourquoi on vous enverrait des informations sous forme d'énigme… Ça, pour le coup, ça n'a pas trop de sens.
— Sauf si l'IAG voulait que ces messages passent inaperçus !
— Oh-là, minute…
Je suis obligé d'intervenir avant que ça ne parte dans le grand n'importe quoi.
— Alors primo, l'IAG ne veut rien, hein. C'est un outil, un programme informatique. Vachement impressionnant, tout ce que tu veux, mais elle n'a aucune volonté propre. Deuzio : inaperçus, DE QUI ? Si c'est votre foutu IAG qui est derrière ces messages, c'est quasiment Dieu sur Terre, à quel moment elle devrait se cacher ?
— Je n'ai pas dit que j'avais toutes les réponses, fit Raphaël.
— Pour ça, faudrait déjà se poser les bonnes questions…
Un silence pesant s'installe sur la pièce. Nous sommes vachement avancés, avec tout ça. Mamie est muette depuis sa crise de larme, elle a l'air pensive. Je ne connais pas son opinion sur le sujet, mais j'ai l'intuition qu'elle serait plutôt du genre à être d'accord avec moi, dans le genre cartésienne butée. On pourrait même trouver un terrain d'entente pour ne plus se prendre le bec…
Elle finit par dire d'une toute petite voix, calme mais claire :
— Faut trouver un boulanger, donc.
Oh non mais c'est pas vrai.
— Ah non, mamie, pas vous !
— Ben quoi ? « La personne qui fait du pain », aux dernières nouvelles, ça s'appelle un boulanger !
— Mais qu'est-ce qu'on en a à secouer ? Vous sentez une odeur de boulangerie, là ? Et puis « dans cette maison de roche », pardon, hein ! J'suis pas complétement sûr du matériau principal utilisé pour cette saleté de baraque, mais une chose est certaine : c'est à peu près aussi proche de la roche que vous de votre jeunesse !
— Ça doit être métaphorique, triple andouille !
Je lève les bras et la tête en l'air. Je suis dépité.
— Ah bah oui, ça c'est toujours pratique, comme argument ! « C'est métaphorique » ! Comme ça, si on pige que dalle et qu'il se passe un truc, on pourra toujours réinterprêter après coup et se dire « bon sang mais c'est bien sûr, ça voulait dire ça » ! Pendant des siècles, l'église a cramé des types qui prenaient pas la Bible au pied de la lettre, et quand la science a commencé à prouver que leur bouquin racontait pas mal de trucs assez incompatibles avec la réalité physique, hop ! « Nan mais c'était métaphorique, en fait » ! Et maintenant, on a les prophètes de l'IA qui nous refont le même coup ? Mais allez vous faire cuire un datacenter !
— Eh bah dégage, alors ! Mais fous la paix aux gens qui essaient de réfléchir.
— Réfléch… mais et votre petite fille alors ? Et David ? On les oublie ? On a deux disparitions, mais on va mettre ça de côté le temps de trouver les solutions à la dernière charade du Journal de Mickey ?
— Tu vas me la retrouver, ma petite fille, toi tout seul avec tes grands bras musclés ? Non ! On a rien, on sait rien, alors si y'a un minuscule espoir d'avoir de l'aide avec les messages de Machin, je le prends !
Je n'ai même plus la force de protester. Puisqu'on m'invite à partir, je saisis l'occasion et je me tire de là. Après tout, j'avais pas spécialement demandé à faire partie de cette joyeuse bande d'allumés. Je suis tout de même assez déçu que Gaëlle ait quitté le camp de le raison pour les rejoindre… Avec ça, je me retrouve seul comme un gland.
Dans le salon, j'entends Yasmine qui discute avec Jean-Louis. En termes de compagnie, je ne suis pas certain d'y gagner au change. À tous les coups, elle aussi est en train de gamberger sur comment trouver un foutu boulanger dans une maison en pierre. Je me demande quelle image Jean-Louis doit avoir de nous. Pas que ça m'impacte plus que ça, mais si je me faisais assommer sur les WC, puis tabasser par une vieille furie avant de voir des adultes jouer à un escape game foireux sur leur téléphone en pleine canicule… je me demanderais si j'ai pas trop forcé sur la picole.
Je me réfugie donc aux toilettes. Le loquet est cassé, mais je n'y vais pas pour soulager ma vessie. Je rabats la lunette et je m'assois. Un peu de calme. La porte fermée, j'entends à peine le conciliabule de la cuisine. Tant mieux.
Je reste là un instant. Où est David, nom de Dieu ? C'est dans ces moments-là que j'aime sa présence, silencieuse, rassurante. Je le taquine, mais je l'aime beaucoup, ce gros nounours. Un gros nounours comme ça, ça prend de la place, ça disparaît pas facilement, certainement pas en un claquement de doigt. Surtout quand c'est accompagné d'un démon miniature aussi discret qu'un bombardement aérien.
Après quelques minutes, j'entends Gaëlle qui m'appelle depuis le hall.
— Euh ? Tu veux pas venir, deux secondes ? On va avoir un problème. Un gros problème.
Qu'est-ce qui va encore nous tomber sur le râble ? L'appréhension n'arrive pas à me coller au siège des toilettes : en quelques enjambées, je rejoins Gaëlle dans le hall. Elle se tient dans l'entrebâillement de la porte d'entrée, ouverte sur l'extérieur, et je lui lance :
— T'es dingue ? Pourquoi t'as ouv…
Les mots se bloquent dans ma gorge. Je suis temporairement aveuglé par la soudaine clarté, mais je sens le vent d'extrême chaleur qui s'engouffre dans le hall, et son odeur de brûlé…
Et puis, alors que mes yeux s'habituent à la vive lumière du jour, je le vois. Tout autour de la maison, à quelques kilomètres sans doute. Un mur. Un mur rougeoyant, épais et haut comme un building. Un mur de flammes.
La nature est en feu. Les températures extrêmes ont dû déclencher des incendies un peu partout. Tout crame. Fort. Vite. Le mouvement des flammes n'est pas perceptible, est-ce qu'elles se rapprochent ou s'éloignent ? De toute manière, il y en a de tous les côtés : je vois difficilement comment la maison pourrait ne pas se trouver sur le passage d'un des incendies…
Les prévisions météo se précisent : chûtes de braises avec un risque d'incinération sur tout le pays. Nous n'allons pas finir brûlés par le soleil ; nous allons finir carbonisés tout court, si le nuage de fumée géant ne nous étouffe pas avant. Nous refermons la porte, même en sachant pertinemment que ça ne fera pas disparaître l'incendie. Les rétines détruites par l'image des flammes gigantesque, je peine à y voir quelque chose dans le manoir aux fenêtres closes.
Gaëlle et moi, nous rassemblons tout le monde dans le hall pour annoncer la cerise qui vient compléter ce merveilleux gâteau de catastrophe que nous dégustons à petites bouchées depuis des heures.
Ma comparse demande d'un air sombre :
— Encore des oppositions à ce qu'on explose la porte de la cave ?
Personne ne moufte. Même pas moi. Je suis incapable de réfléchir : dans ma tête, c'est déjà foutu. L'enfer sur terre encercle la maison, je ne vois pas dans quel scénario de série B nulle je serais en mesure d'aller disputer un match de boxe avec Satan et en ressortir vainqueur. C'est mort, finito. Décès par kebabisation express. Et je croise les doigts quand je dis « express », parce que l'idée d'agoniser plusieurs minutes façon Jeanne d'Arc me terrifie.
Je transpire plus qu'après un marathon, et pas à cause de la chaleur : je crois que je suis en pleine crise de panique. C'est comme si l'intégralité de mes pensées était saturée de « je vais crever, je vais crever, je vais crever, et c'est imminent ». Rien à foutre de sa porte de bunker. J'suis à deux doigts d'aller chercher la carabine de mamie pour me coller un pruneau sous le menton, histoire de m'assurer une mort rapide. Puis je me rappelle qu'Agnès n'a jamais mis la main sur les munitions.
Je ne suis déjà plus là. Debout au milieu de l'entrée, je suis un arbre. Les gens qui courent autour de moi n'existent que comme les fantômes d'un rêve éveillé. Il y a de l'agitation, mais ça ne me concerne plus. Des mots, des cris fusent, ils n'ont aucun sens, ils ne sont qu'un bruit blanc lorsqu'ils atteignent mes oreilles.
Je déambule dans le couloir, hagard. Gaëlle s'active dans tous les sens, les autres ont l'air de l'aider à fabriquer sa « bombe de la dernière chance ». Si je devais faire l'inventaire du nombre de fois où des glandus ont utilisé à une bombe comme objet de salut ultime avant de regretter, on y serait encore demain. Mais y'aura pas de demain.
Allez-y, faites tout péter. Ou pas. Qu'est-ce que ça change ? Les flammes brûleront aussi vite des ruines qu'un manoir debout. Et nous à l'intérieur.
Je remarque à peine Jean-Louis qui, soudain libéré de l'attention générale, a l'air de bricoler un truc près du mur de l'entrée. Je remarque encore moins l'étrange odeur qui envahit le hall – pas une odeur de brûlé, mais plutôt quelque chose de chimique.
Pour finir, au moment j'envisage l'idée d'un gaz toxique, je ne me remarque absolument pas que je m'écroule par terre, dans les vapes.
Roman d'anticipation autour de personnages fuyant une canicule en plein effondrement de civilisation. Saga de l'été publiée en juillet-août 2026.
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